Le magasin Eaton dans la 8e Avenue pavoisé de drapeaux pour le couronnement (1953).
Aucune célébrité ne pouvait y échapper: le grand du jazz, Duke Ellington, coiffé du Stetson blanc (1953).
Consultation en matière d'emploi pour les immigrants. Certains de ces hommes obtenaient un emploi quelques heures seulement après leur arrivée à Calgary (1955).
Réfugiés originaires de Budapest (décembre 1956).

C'est en 1953 que fut couronnée une nouvelle reine pour le Royaume-Uni et le Commonwealth. L'événement fut célébré dans le monde entier, surtout là où la carte était colorée en rose pour marquer les anciennes possessions impériales de la Grande-Bretagne. Au Canada, nombreux étaient ceux qui se considéraient eux-mêmes et leur pays comme britanniques, et Calgary ne faisait pas exception. La ville comptait peut-être plus d'Écossais que d'Anglais, mais on sentait qu'elle était très attachée à la monarchie. Quand la princesse Élisabeth et son brillant conjoint, le prince Philippe, visitèrent Calgary en 1951, les citoyens exultèrent de joie. Pour le couronnement, les rues étaient pavoisées de drapeaux et les vitrines des magasins affichaient leur patriotisme avec des expositions sur la jeune monarque éblouissante.

Mais en réalité, derrière cette ferveur patriotique, les liens avec la mère patrie se défaisaient rapidement. Les Prairies canadiennes avaient leur part d'immigrants venus d'autres régions d'Europe. Dans certaines zones rurales de l'Alberta, après le tournant du siècle, on entendait autant d'ukrainien ou d'allemand que d'anglais. L'attachement des autres immigrants européens à l'empire britannique avait toujours été mitigé. Après la guerre, les enfants de ces colons s'étaient rendus dans des villes comme Calgary en quête d'ouvertures. La guerre eut comme répercussion une immigration massive d'outre-mer, alors que bien des gens quittaient leur patrie déchirée et d'autres, comme les Hongrois après 1956, fuyaient la tourmente politique et l'oppression. Même le million approximatif d'immigrants au Canada venus des îles britanniques ne pouvait freiner le passage à une société plus diverse, qui commença dans les années 50 et progressa rapidement au cours des décennies qui suivirent.

L'influence économique et culturelle des États-Unis se faisait particulièrement sentir au Canada après la guerre. Calgary conservait un lien très fort avec les Américains, par le biais de l'élevage du bétail, de l'agriculture et du pétrole. Au début du siècle, un grand nombre d'Américains vinrent en Alberta lancer une exploitation familiale ou se consacrer à l'élevage bovin, et l'industrie pétrolière naissante de Turner Valley en attira encore d'autres à Calgary. Le boom qui suivit la découverte d'or noir à Leduc donna lieu à une véritable invasion de pétroliers venus du Texas et de l'Oklahoma. L'hôtel Palliser retentit bientôt de la voix traînante de ces magnats de l'industrie du pétrole venus du Sud, tandis que géologues et ingénieurs comme chefs de chantiers et ouvriers de forage allaient coloniser d'autres quartiers de la ville. Avec l'installation de cadres américains travaillant dans ce domaine, des quartiers chics comme Mount Royal virent se multiplier les barbecues du 4 juillet, alors que dans les nouvelles banlieues, un voisin pouvait aussi bien être un nouveau venu employé au service d'une grande multinationale. Bien des gens avaient vécu plusieurs années dans des endroits exotiques comme l'Amérique du Sud, travaillant dans la prospection pétrolière, et ils amenèrent à Calgary leur vision cosmopolite du monde.

Si la tournée canadienne de la reine Élisabeth en 1959 attira des milliers de personnes qui voulaient de leurs yeux voir la souveraine du pays, la Calgary qu'elle visita était déjà très différente de celle de 1951. Au moment même où le Canada était en train de se découvrir une identité nationale qui n'était pas britannique, mais quelque chose de tout nouveau, la ville se réinventait. Le Stetson blanc devint l'emblème de son hospitalité et de ses racines dans l'élevage du bétail, tandis que les liens transfrontaliers créés par le pétrole en faisaient la plus "américaine" de toutes les villes canadiennes. Et cela faisait aussi de Calgary une ville qui était de plus en plus reliée au monde entier.