Pas très joli: la construction des maisons précédait souvent celle des rues et trottoirs, laissant un bourbier (1954).

Quelle merveille que cette voiture: la nouvelle berline Plymouth (1957).
Aucune célébrité ne pouvait y échapper: le grand du jazz, Duke Ellington, coiffé du Stetson blanc (1953).
Le maréchal Montgomery passe en revue le PPCLI à la caserne Harvie (1956).
Èquipe gagnante aux championnats albertains de boulingrin (1955).
Un des sujets préférés de De Lorme: les jeunes athlètes sur piste (1955).
Les invités aux noces MacDonald-McMahon, à l'hôtel Palliser (1954).
La deuxième expérience de télévision en classe au Canada: école élémentaire Melville Scott (1956).

Chrome et à n'en plus finir et ailes démesurées; cheveux coupés en pointe sur la nuque, jupes à motifs de caniches et hanches qui tournoient; cinés-parcs et serveurs à l'auto; films 3D mettant en scène des fourmis géantes radioactives; paternalisme bienveillant de Louis Saint-Laurent, surnommé "Oncle Louis" et slogans "I like Ike" (J'aime Ike) de la campagne présidentielle d'Eisenhower; barbecues de banlieues et Leave it to Beaver; un russkof sous chaque lit: tels sont quelques-uns des clichés populaires des années 50 - une décennie souvent représentée comme un âge d'or pour l'Amérique du Nord, une période de prospérité et de sécurité matérielle sans précédent, nullement troublée par le chaos du changement social. Pour d'autres, c'en fut une de conformisme étouffant et de matérialisme, de culture insipide avec très peu de dissidence politique. S'il est relativement aisé de coller des étiquettes sur l'époque, il est par contre plus difficile d'en saisir la réalité.

Au début des années 50, Calgary était une petite ville comme tant d'autres. Elle n'avait dépassé le jalon des 100 000 habitants qu'en 1946. La découverte de pétrole à Leduc en 1947 commençait juste à avoir des retombées dans l'économie locale. Après environ vingt ans de privations économiques, durant la Crise de 1929 et la guerre, la ville souffrait d'une grave pénurie de logements et d'une infrastructure vétuste. Le boom des secteurs gazier et pétrolier ainsi que la victoire des Stampeders de Calgary lors de la Coupe Grey de 1948 donnèrent à l'agglomération une certaine envergure et une nouvelle confiance en elle, même si, pour la plupart des gens, elle restait une ville à bétail poussiéreuse en bordure des contreforts des Rocheuses, sans prétention et certainement pas de "calibre international".

Dix ans plus tard, Calgary était presque méconnaissable. La population avait atteint le quart de million et continuait d'augmenter rapidement. La ville avait poussé comme un champignon, tant en étendue qu'en hauteur. De nouveaux immeubles de bureaux grimpaient dans le ciel, transformant le centre-ville. Les banlieues de bungalows et une forêt d'antennes de télévision s'étalaient vers les piémonts. Les terres agricoles devenaient des centres commerciaux ultramodernes. Les écoles menaçaient d'éclater avec le baby-boom d'après-guerre, et on construisait à toute vitesse piscines, centres de loisirs et autres aménagements destinés à des milliers de nouvelles familles. Au cours des trente années qui suivirent, la ville ne cessa de retentir du bruit des bulldozers, des grues et des marteaux-piqueurs. Au début de la décennie, il y avait des maisons sans eau courante ni électricité. Dix ans plus tard, Calgary était devenue une ville moderne.

Les Calgariens n'étaient pas les seuls à bâtir une cité pour le futur. À travers tout le pays, les réalités de la croissance économique favorisaient un essor phénoménal dans la construction, qui, à son tour, alimentait cette nouvelle prospérité. Le progrès avec un grand "P" incarnait l'esprit des temps. L'opinion publique appuyait les dépenses gouvernementales à très grande échelle. C. D. Howe, surnommé le "ministre de Tout", était chargé du portefeuille de l'Industrie et du Développement économique dans l'administration Saint-Laurent et il agrandit le réseau de transport grâce à des projets comme la route transcanadienne et la Voie maritime du Saint-Laurent. Les cabinets provinciaux et les édiles municipaux lui emboîtèrent le pas. En Alberta, les redevances de la production pétrolière touchées par le gouvernement et l'assiette fiscale croissante de la taxe municipale finançaient toute sorte de travaux publics. Sans nul doute, il faisait bon travailler dans la construction à ce moment-là.

Les années 50 furent une décennie révolutionnaire. En Amérique du Nord, la modernité connaissait son plein épanouissement. Le fruit de la science était associé au progrès matérial à un degré inconnu jusqu'alors: c'était l'aube d'un nouveau genre de consommation de masse. Une foi démesurée en la capacité de la science et de la technologie à améliorer le sort de l'humanité se faisait jour. La libre entreprise et le marché étaient toujours sacro-saints, mais les Canadiens attendaient de leurs gouvernements qu'ils jouent un plus grand rôle dans leurs vies. L'ironie du sort, c'est que, tandis qu'on clamait bien haut les mérites du capitalisme au beau milieu de la prospérité générale des années 50, l'État providence naissait d'un désir de s'attaquer aux problèmes sociaux d'un point de vue perçu comme scientifique et rationnel.

Ce genre de paradoxe était caractéristique de l'époque. La décennie suivante passe pour avoir été une période de changement social effervescent, mais le pouvoir des fleurs, les opérations militaires dans l'Asie du Sud-Est et le rejet de l'ordre établi avaient tous leur origine dans les années 50. Ce fut une époque de contrastes: d'un côté, dix ans de conformisme, d'adaptation au courant dominant, de consommation de masse, de pouvoir croissant pour les grandes sociétés et de patriotisme réfléchi; de l'autre, le rock and roll, l'épanouissement de la culture des jeunes et de la rébellion des adolescents, de la musique rythmée et du jazz. Ce fut une décennie aussi déchirée par la mutation et le conflit que n'importe quelle autre. Les années 50 ont connu le baby-boom, l'abandon des fermes et l'exode vers la ville ainsi que d'autres changements cruciaux. Sans compter la menace d'un anéantissement nucléaire qui plana durant toute la décennie.

Les années 50 ne furent pas une époque qui se distingue par son intérêt dans l'histoire: l'obsession du progrès eut pour corollaire la dépréciation du passé. En architecture, des formes historiques furent rejetées en faveur des lignes pures et fonctionnelles du modernisme. Ce fut une esthétique qui gagna rapidement l'art et la publicité, donnant forme à une culture de masse bien distincte. Le futurisme sous une forme ou une autre se retrouvait dans pratiquement toutes les facettes de la culture et de la politique - un futurisme fondé presque exclusivement sur l'amélioration matérielle. La télévision, média qui était à la fois produit et promoteur de la technologie, devint un moyen de diffusion majeur de ce modèle.

En rétrospective, les années 50 avaient quelque chose d'innocent, de presque naïf. C'était vraiment l'époque d'Ozzie and Harriet, qui incarnait la famille nucléaire et sa quête d'une vie confortable dans les multiples petites villes qui surgissaient en Amérique du Nord. Le baby-boom faisait de l'éducation des enfants et de la famille une obsession nationale, même si une mobilité et une aisance accrues desserraient les liens familiaux traditionnels. Ceux et celles qui ont grandi dans les Prairies durant les années 50 s'en rappellent comme d'un temps idyllique. On ne fermait jamais la porte à clé et on ne craignait pas les cambrioleurs. Les enfants allaient et venaient à leur gré. La plupart avaient une mère à la maison, toujours prête à panser un genou écorché ou à les emmener au zoo. Grâce à cette nouvelle prospérité, les familles pouvaient faire des choses qui étaient impossibles auparavant. Parmi toute cette abondance, les ouvertures pour la génération de l'après-guerre semblaient infinies - ce qui était le cas.

En sa capacité privilégiée de photographe attitré du Calgary Albertan de 1953 à 1957, Jack De Lorme fixa sur la pellicule la vie à Calgary pendant cette décennie. Ses images nous présentent un dossier historique de la ville d'un bout à l'autre des années 50, ainsi que la façon dont les Calgariens se percevaient eux-mêmes et percevaient leur ville. De Lorme ne se livrait pas à un commentaire social, mais en tant que photographe de presse, son travail est un reflet des priorités éditoriales, qui sont en elles-mêmes révélatrices. Ses clichés deviennent de puissants signifiants de l'époque, nous aidant à donner une interprétation à ces dix années dans la ville de Calgary. Les thèmes des essais qui suivent ont été suggérés par les photos des collections de De Lorme, images qui confirment et réfutent à la fois nos impressions de la décennie.